Connaissez-vous les Cigales* ? Ces Club d’Investisseurs pour Gestion Alternative et Locale de l’Épargne Solidaire (Cigales) regroupent des citoyens qui se réunissent pour épargner et soutenir des projets dans l’économie solidaire.
Pour en savoir plus, j’ai interrogé Yvonne Genest, présidente de l’association régionale des Pays de la Loire des Cigales. Elle est aussi gérante du club Cigales Emergence, basé en Mayenne.
Comment avez-vous découvert les clubs Cigales jusqu’à devenir vous-même gérante d’une Cigales ?
C’est un parcours assez simple. J’étais fonctionnaire d’État et lors de la création d’une Cigales en Haute Mayenne en 2008, je représentais mon sous-préfet, en tant que secrétaire générale, à cette réunion de constitution d’un club. Les élus de Haute Mayenne avaient un projet de structuration ou de mise en place d’une filière énergie bois déchiqueté. Les collectivités voulaient contribuer financièrement. Étant donné que ce type de financement est très encadré, j’avais pour mission de préciser ce qu’il était légalement possible de faire. J’ai découvert les Cigales à cette occasion : je ne savais même pas que cela existait !
Après cette réunion, je suis revenue avec mes notes et j’ai présenté le projet des élus du nord Mayenne qui comprenait la constitution éventuelle d’un Club d’Investisseurs pour Gestion Alternative et Locale de l’Épargne Solidaire. Le sous-préfet ne me croyait qu’à moitié en disant « mais ce n’est pas possible qu’il y ait des particuliers qui mettent la main à leur porte monnaie et qui épargnent ensemble pour un projet économique dont la viabilité n’est pas forcément assurée, avec le risque de perdre leur capital ! »
Je me suis alors documentée sur les Cigales et j’ai trouvé le principe très intéressant, à savoir que des citoyens épargnent ensemble et décident ensemble de supporter un projet et de l’aider à se réaliser. Je pensais que seuls existaient les financements classiques par les banques. Je ne connaissais pas les business angels et les clubs d’investisseurs. J’ai découvert un outil très simple, à la portée de tout citoyen.
Étant à quelques mois de la retraite, j’ai souhaité entrer dans le club Cigales qui se créait, Emergence. J’ai décidé non seulement d’y investir de l’argent mais aussi d’y consacrer du temps.
Pouvez-vous nous décrire le fonctionnement de votre club Cigale, « Emergence » ?
La Cigales Emergence est une des deux situées en Haute Mayenne. Elle comprenait 20 membres à sa création en 2009. Deux membres sont malheureusement décédés depuis. Nous sommes 18 aujourd’hui. Il faut noter que l’effectif est resté stable alors que parfois les personnes se découragent. Le club se crée en principe pour cinq ans renouvelable une fois. On assiste parfois, au bout de trois ou quatre ans, à un certain essoufflement. Dans mon club, ça n’est pas le cas.
Notre Cigales s’est créée autour du projet de création d’une filière énergie bois déchiqueté en haute Mayenne. L’entreprise financée, « Haute Mayenne Bois Énergie », est une société de négoce sous forme de SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif). Elle achète le bois déchiqueté aux producteurs, agriculteurs et forestiers, et elle le revend aux propriétaires de chaudières qui utilisent ce combustible.
Nous avons réalisé un second financement. Une association qui s’appelle « Manger bio 53 » vient de se mettre en place. Elle regroupe des producteurs biologiques pour mieux répondre à l’obligation qu’ont les collectivités locales de fournir 20% des repas biologiques en restauration collective.
Notre club Cigales se réunit en moyenne trois fois par an. Certaines années nous avons fait cinq ou six réunions. On évite de trop se réunir pour des raisons pratiques : il est parfois difficile de coordonner les emplois du temps d’une vingtaine de personnes. Nous échangeons beaucoup par mail. En revanche, quand il y a un dossier à examiner ou une décision à prendre, nous nous réunissons. En quatre ans nous avons rencontré six porteurs de projets.
Comment sélectionnez-vous les projets ?
Nous sélectionnons les projets avant tout en fonction de leur viabilité économique. On insiste sur ce point : notre but n’est pas de faire des dons ou de perdre notre épargne, même si ça peut arriver. C’est d’abord une démarche économique que nous faisons. Ce n’est pas une recherche du profit, mais nous avons pour objectif de récupérer au moins notre capital.
La deuxième chose, c’est que le projet doit avoir trait au développement durable. Il doit être en accord avec les trois piliers du développement durable : l’aspect économique, l’aspect environnemental et l’aspect social. Ça peut être un projet culturel, ou purement social. Si, par exemple, une boulangerie s’installe à Laval, on ne va pas l’aider parce que si le porteur de projet a bien fait son étude de marché et que c’est un bon professionnel, il n’a pas besoin du coup de pouce des Cigales. En revanche, un boulanger avec un petit commerce dans une commune rurale, c’est un projet qui apportera du lien social au sein du village. Nous privilégions également les coopératives, car notre but est de financer l’Économie Sociale et Solidaire (ESS).
Quel accompagnement les Cigales apportent-elles aux entrepreneurs qu’elles financent ?
Quand on étudie la viabilité économique du projet, cela repose avant tout sur la qualité du porteur de projet, sur l’humain. Les Cigales ne font pas qu’apporter du financement, elles accompagnent l’entrepreneur. Avec les compétences des cigaliers (membres du club Cigales), nous aidons le créateur dans ses démarches s’il y a besoin. Par exemple, pour la SCIC Haute Mayenne Bois Énergie, nous réfléchissons, avec les cigaliers, le gérant et les autres actionnaires comment gérer l’entreprise pour avoir plus de bénéfices. Les Cigales peuvent apporter un soutien technique, moral ou administratif.
Pour composer une Cigales, on essaie de réunir des compétences multiples. Dans la mienne, par exemple, on a presque la parité homme/femme. Il y a des agriculteurs, des chefs d’entreprise, des administratifs, des enseignants, une assistante sociale, une directrice adjointe de mission locale, une secrétaire comptable. On essaie de mobiliser des personnes aux compétences complémentaires. C’est ce qui fait notre force !
Quel type de participation prenez-vous dans les sociétés ou les coopératives ?
On entre dans le capital de la société jusqu’à la minorité de blocage, qui est de 33%. Il ne s’agit pas de devenir majoritaire. Quand il s’agit d’une coopérative, cela n’a pas d’importance car les décisions se prennent sur le principe « un homme = une voix » et non au prorata du capital apporté.
Le capital est immobilisé le temps nécessaire. Les sommes investies sont défiscalisables à condition de les investir pendant une période de cinq ans. Mais il est possible que l’entreprise ait besoin de plus de temps pour rembourser ses actionnaires. Et alors le club deviendra un club de gestion. Les cigaliers revendent finalement leurs actions, avec un bénéfice éventuel.
- Quelques chiffres: la Fédération des Cigales comptait 136 clubs actifs en France en 2010. Les Cigales comptent en moyenne 13 membres par club. Chacun épargne en moyenne 21 euros par mois. Un club étudie en moyenne 3 projets. Les entreprises financées sont des SARL (68%), des associations (18%) et des SCIC/SCOP (14%).
*L’acronyme « Cigales » est toujours écrit avec un « s » même s’il est employé au singulier.








