Warren Buffett en a étonné plus d’un quand il a proposé, ce mois-ci, d’augmenter les impôts pour les « super-riches » (New York Times, traduit en français dans Courrier International).
Qu’un milliardaire plaide pour être taxé plus lourdement, cela peut surprendre, même si cela s’est déjà vu. Le collectif Patriotic millionaires for fiscal strength s’est exprimé en ce sens, en juillet dernier. Cette semaine, seize gros contribuables français, dont Liliane Bettencourt, les ont suivi avec un appel similaire publié dans le Nouvel Observateur.
Engagement volontaire et philanthropie
Certains ont approuvé la chronique de Buffett. D’autres se sont montrés plus sceptiques.
Mais ce qui est intéressant dans sa proposition, c’est qu’elle exprime une idée de solidarité. Cette idée est à relier avec l’engagement philanthropique du milliardaire, à l’instar d’autres membres du club des super-riches américains.
Ce qui rapproche la prise de position de Buffett de la philanthropie, c’est son caractère volontaire. La philanthropie est un engagement et un choix. Le philanthrope choisit les causes qu’il souhaite soutenir.
Un des critiques de Warren Buffet, Harvey Golub, ancien président d’American Express, retourne cet argument philanthropique contre lui : ceux qui veulent être taxés plus peuvent faire un chèque ou demander à ce que leurs dons à des fondations ne soient pas déductibles des impôts. La solidarité : une idée bizarre ? (source: Wall Street Journal)
Quand les milliardaires promettent de donner
Pour Warren Buffett, l’engagement philanthropique ne date pas d’hier. On se souvient qu’il a lancé, en 2010, avec son ami Bill Gates, un appel promettant de donner au moins la moitié de leur fortune à des œuvres caritatives.
Ce programme est intitulé The Giving Pledge (promesse de don). Une soixantaine de milliardaires américains s’y sont joint. Ils ont chacun publié une déclaration dans laquelle ils s’engagent à donner au moins la moitié de leur fortune, de leur vivant ou après leur mort.
Warren Buffet, 81 ans, s’est forgé au fil du temps une image d’investisseur responsable, aux idées bien arrêtées.
A la tête de sa société d’investissement Berkshire Hathaway, il publie chaque année une lettre à ses actionnaires (à télécharger) qui a fait la légende de l’ « oracle d’Ohama ». Dans cette ville du Nebraska où il est né, il possède une maison, achetée 31 500 $ en 1957, qu’il habite toujours. (source: New York Times)
Son style d’investisseur rationnel a fait sa réputation. Il recherche les « belles endormies » ces entreprises sous évaluées avec un potentiel d’évolution à long terme.
L’oracle d’Ohama devenu philanthrope
Ses principes d’investissement et ses maximes sont étudiées à travers le monde. Sa carrière est parsemée d’anecdotes. Ainsi, non content d’être un actionnaire important de Coca-Cola, il affirme être un amateur de boissons pétillantes : il affirme boire cinq canettes de Cherry Coke par jour (dans sa lettre aux actionnaires de 1991, cité par wikipedia).
La philanthropie est un épisode nouveau dans sa biographie. En 2006, il décide de donner 99% de sa fortune à des œuvres caritatives. (source: Le Monde) Depuis, il s’est joint à Bill et Melinda Gates pour créer le Giving Pledge, groupement de milliardaires décidés à faire don d’une partie de leur fortune à des œuvres caritatives.
La philanthropie en Europe
En Europe aussi, la philanthropie fait son chemin. La générosité des Français, par exemple, se manifeste par des dons évalués à plus de trois milliards d’euros en 2010.
Une étude a été menée auprès de grandes fortunes philanthropiques en France, Italie, Espagne et Belgique*. Elle permet de dresser le profil de ces donateurs, possédant une fortune de 5 millions d’euros au minimum et pouvant s’élever à plusieurs milliards d’euros.
Sept caractéristiques dominantes définissent les motivations de ces philanthropes européens:
- Le croyant: être croyant constitue une motivation pour s’impliquer dans une action philanthropique ainsi que dans un engagement bénévole.
- L’humaniste: il possède avec le croyant un socle de valeurs auxquelles il fait référence: la dignité humaine, le droit de tous à mener une vie hors de la pauvreté et de la maladie, etc.
- L’activiste: son engagement politique, syndical ou associatif remonte généralement à sa jeunesse. Cette catégorie est minoritaire.
- L’héritier: sa fortune a été bâtie depuis des générations et son environnement familial l’a sensibilisé à la philanthropie.
- Le passionné: la philanthropie est un moyen d’assouvir une passion qui existait depuis longtemps.
- Le « venture philanthropist »: sensibilisé par une problématique, il envisage son action comme un « investissement », même s’il est non lucratif.
- L’entrepreneur ou self made man: ayant acquis une fortune importante au terme de sa carrière professionnelle, il exprime une volonté de rendre à la société les avantages dont il a pu bénéficier.
Deux catégories sont absentes en Europe, mais on les retrouve aux États-Unis:
- Le mondain: la philanthropie est un élément clé de la vie sociale des grandes fortunes et il est important d’appartenir à une institution culturelle ou de cotiser régulièrement un centre de recherche médicale, etc.
- Le réseauteur: appartenir à des cercles philanthropiques est une façon de nouer des contacts qui pourront être exploités professionnellement. Cette approche « utilitariste » de la philanthropie ne se rencontre pas en Europe.
* Cette étude, due à Marc Abélès, directeur d’étude au CNRS et EHESS, et Jérôme Kohler, cofondateur de la Chaire Philanthropie de l’Essec, publiée dans le Rapport moral sur l’Argent dans le monde en 2010.
Mots-clefs : Berkshire Hathaway, Bill Gates, Liliane Bettencourt, New York Times, Patriotic millionaires for fiscal strength, Warren Buffett



