L’Investissement Socialement Responsable (ISR) est-il plus rentable ou moins rentable qu’un autre ? Cette question, que nous avons déjà abordée, est de celles qui font débat dans le monde de l’ISR. Elle nous amène à introduire le concept de « matérialité » de l’ISR.
L’ISR, on le sait, est une méthode de gestion qui intègre, en plus de critères financiers, des critères extra financiers. Ils prennent en compte l’impact d’une entreprise dans les domaines Environnemental, Social et de Gouvernance (ESG). Tous ces critères n’ont pas forcément une traduction directe sur les résultats financiers de l’entreprise. Une approche matérialiste va, au contraire, ne retenir que les critères qui ont un impact financier.
« Pour les tenants les plus stricts de la matérialité, seuls sont pertinents les critères qui ont une forte probabilité, démontrée statistiquement, d’avoir une influence sur les profits d’une entreprise », explique Philippe Zaouati, dans Investir responsable.
Corrélation entre financier et extra financier
Le concept de matérialité est apparu dans une étude publiée en 2004 par la fondation suédoise Mistra et le cabinet anglo-saxon SustainAbility.
Leur étude, intitulée Values for money, suggère que les valeurs de l’ISR peuvent être mises en avant non seulement pour elles-mêmes, mais aussi en vue du profit financier. La matérialité est donc un argument à faire valoir par les agences de notation extra financières.
En démontrant qu’il existe un lien entre les critères extra financiers et la performance financière elles rendent l’ISR plus attractif aux yeux des investisseurs. Dans l’esprit de leurs auteurs, le concept de matérialité avait surtout pour but d’améliorer le travail des agences d’analyse extra financière.
« Les agences ont besoin, avant tout, pour les auteurs, d’une augmentation de capital pour investir dans du personnel, de la méthode et des outils et d’une véritable intégration de l’expertise extra financière à une expertise financière pour arriver à développer les outils de mesure permettant de déterminer la corrélation « positive » entre certains critères sociétaux et la performance financière. »
Matérialité ou activisme actionnarial
Une objection à cette idée de matérialité est venue de Peter Kinder, un des fondateurs de la première agence d’analyse extra financière aux États-Unis, cité par Stéphanie Giamporcaro-Saunière dans sa thèse*.
Selon ce pionnier de l’ISR, la matérialité occulte un aspect important de l’investissement responsable, notamment aux États-Unis : c’est l’activisme actionnarial.
Compromis entre l’argent et les valeurs
Cet activisme consiste, pour l’investisseur à prendre part activement à la gouvernance de l’entreprise. Or, l’activisme actionnarial n’a pas forcément pour visée la recherche de la performance financière.
Dans la lignée des pionniers de l’ISR, l’activisme actionnarial a souvent pour objectif d’améliorer le monde en changeant l’entreprise de l’intérieur. Il n’est donc pas compatible avec l’idée de matérialité.
Par ailleurs, la recherche de la matérialité détourne de l’objectif de l’ISR, qui est de trouver un bon compromis entre profit et responsabilité.
« La croyance des acteurs impliqués ne porte plus sur la possibilité du compromis entre l’argent et les valeurs mais sur la capacité des valeurs à se transformer en valeur ajoutée financière comme le suggère explicitement le titre : « Values for Money ». »
Le piège de la matérialité financière
En Europe aussi, la matérialité a soulevé des critiques. Christoph Butz (Pictet Asset Management) et Jean Laville (Fondation Ethos) ont mis en garde contre ce qu’ils appellent « le piège de la matérialité financière ».
Selon eux, certaines conséquences de l’action d’une entreprise ne sont pas mesurables en terme financier. Ces externalités ont un impact sur la société ou sur l’environnement, même si elles n’ont pas de matérialité.
« Le problème réside dans le fait que l’approche de la matérialité ne tient pas compte du concept économique fondamental des externalités. Pour la plupart des «biens» dont se préoccupe le développement durable (ressources naturelles intactes, atmosphère exempte de gaz à effet de serre, société juste, etc.) il n’y a tout simplement pas de marché ou, s’il existe comme pour les gaz à effet de serre, il en est encore à ses balbutiements. »
Ces critiques ont été reprises notamment par l’association Les Amis de la Terre dans leur récent rapport sur l’ISR (nous en avions parlé).
* « L’investissement socialement responsable entre l’offre et la demande : Analyse et enjeux de la construction sociale d’une épargne politique » (Université René Descartes Paris V, 2006)



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