Nul n’est prophète en son pays. Muhammad Yunus l’a appris à ses dépens. Il y a quelques jours, le Nobel de la Paix 2006 a été limogé de la Grameen Bank qu’il a fondée en 1983. Le gouvernement de son pays, le Bangladesh, l’a poussé vers la sortie.
Officiellement, le motif de son renvoi est administratif. Âgé de 70 ans, Yunus a dépassé l’âge de la retraite, fixé à 60 ans, selon la banque centrale du Bangladesh.
Il faut dire que le prix Nobel de la Paix est brouillé depuis des années avec le Premier ministre, Sheikh Hasina. Il bouscule les politiciens locaux, notamment depuis 2007, quand il a voulu lancer un parti politique. Récemment, le Premier ministre a critiqué la Grameen Bank, l’accusant de “sucer le sang des pauvres”.
M. Yunus a saisi la justice de son pays pour contester la décision de son renvoi.
Des soutiens internationaux
Il a aussi reçu des marques de soutien d’officiels, aux États-Unis et en Europe.
En France, une tribune a été publiée dans Le Monde : « Il faut sauver la Grameen Bank et le microcrédit au Bangladesh ».
Elle est signée notamment de Maria Nowak, fondatrice de l’ADIE*, Michel Rocard et Martin Hirsch, président de l’Agence du service civique.
Pour eux, les intentions du Premier ministre du Bangladesh ne font aucun doute. « Aujourd’hui, l’avenir de la Grameen est en péril, menacé politiquement. Depuis près de quatre mois, le gouvernement bangladais a décidé de mettre la main sur l’institution.»
Une banque fondée sur le non profit
Selon eux, le modèle de microcrédit de la Grameen Bank est menacé. Ce modèle est unique, pour trois raisons :
- Il ne cherche pas à faire du profit
- Il responsabilise les emprunteurs : les petits emprunts accordés sont destinés à financer des projets entrepreneuriaux
- Il est démocratique : les emprunteurs deviennent actionnaires de la banque
La microfinance sous le feu de la critique
Depuis les années 1980, la microfinance s’est développée, y compris en Europe (à lire sur le Réseau européen de la microfinance). Mais l’affaire Yunus se produit sur fond de critiques contre la microfinance.
Une dérive a été observée, notamment en Inde. Le secteur a connu des excès critiqués par Muhammad Yunus lui-même pour qui l’institution de microfinance doit rester à but non lucratif.
Or, en Inde, un tout autre modèle s’est développé. Ses partisans estiment que la microfinance peut engendrer des profits. Ces sociétés de microcrédit pratiquent des taux plus élevés. Certaines sont même cotées en bourse.
Quand Muhammad Yunus a créé sa banque, seuls les usuriers prêtaient aux plus pauvres, à des taux faramineux. Or, aujourd’hui, certaines sociétés de microfinance se comportent comme des usuriers, déplore-t-il (source : New York Times).
A cette époque, écrit-il, « je n’aurais jamais imaginé qu’un jour le microcrédit donnerait lieu à sa propre espèce d’usuriers. » Et imaginait-il qu’il serait un jour limogé de la banque qu’il a fondée?
* l’ADIE est un organisme français de microcrédit.
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