Le microcrédit aide-t-il vraiment les pauvres? La question est cruciale, car cette forme de prêt a suscité beaucoup d’espoir mais également de vives déceptions. C’est le cas en Inde, où la microfinance connaît des soubresauts, comme nous l’écrivions.
Quel est l’impact réel du microcrédit? Il est difficile de répondre à la question, faute d’études sur le sujet. « Plusieurs études sur l’impact des produits typiques de la microfinance sont en cours […], mais une seul est terminée, celle de Spandana, en Inde », explique Esther Duflo *, titulaire de la chaire « Savoir contre pauvreté » du Collège de France. Elle a participé à l’étude de Spandana, institution de microcrédit (télécharger l’étude en anglais).
L’impact du microcrédit
L’étude réalisée par Spandana, publiée en 2009, s’est étalée sur près de deux ans. Elle a été menée dans 104 quartiers de la ville d’Hyderabad, en Inde. La société Spandana a ouvert une antenne dans 52 de ces quartiers.
Le produit évalué dans l’étude est un microcrédit en groupe, avec responsabilité solidaire et remboursement hebdomadaire. Le profil des clients est bien défini : ce sont des femmes de 18 à 59 ans, capables de se lancer dans une activité. Ce microcrédit est un prêt en groupe. Les personnes sont solidaires les unes des autres. Si l’une des personnes ne peut pas rembourser une semaine, les autres s’engagent à avancer l’argent à sa place.
Les femmes constituent elles-mêmes les groupes de six à dix personnes. Le fait de laisser les femmes constituer elles-mêmes les groupes a pour effet d’éliminer les clientes les plus risquées. Les clientes utilisent les informations qu’elles détiennent sur leurs partenaires potentielles pour sélectionner les meilleures recrues.
Un impact sur la création d’activité
L’étude a mesuré un impact de ce microcrédit sur la création d’activité. Au bout de deux ans, le pourcentage de ménages qui ont souscrit un emprunt est passé de 19% à 27%. Dans le même temps, le pourcentage de ceux qui ont créé une entreprise est passé de 5,7% à 7%. « Le nombre d’entreprises a donc augmenté de 1,3 points grâce à 8,3 points de pourcentage d’emprunts supplémentaires: nous pouvons donc estimer qu’environ un microcrédit sur six conduit au lancement d’une nouvelle activité », explique Esther Duflo.
Une consommation plus disciplinée
Le microcrédit a un impact sur la consommation. Le produit proposé par Spandana laisse les clients libres d’investir leur argent où ils le souhaitent. Certains l’ont attribué à la création d’activité, d’autres à la consommation, d’autres au remboursement d’une dette.
On observe que les ménages qui lancent une activité sont ceux qui épargnent le plus. Chez eux, la consommation diminue.
De plus, chez les ménages qui ont souscrit un emprunt, la consommation de biens durables augmente de 19% tandis que la consommation en bien, définis par les clients, comme des « biens de tentation », diminue de 11%. « Il semble que les clients utilisent leurs emprunts pour acheter des télévisions, des réfrigérateurs, des bicyclettes, et que, pour les rembourser, ils diminuent leur consommation de produits superflus: le crédit leur permet d’enclencher une dynamique d’épargne », constate Esther Duflo.
Pas d’effet sur l’éducation et la santé
L’étude menée par Spandana ne détecte aucun « aucun effet constaté sur l’éducation, la santé, le pouvoir de décision des femmes ou tout indicateur autre que l’impact strictement économique». Cela ne veut pas dire que les effets ne se feront pas sentir à long terme, mais cela montre bien que le microcrédit ne saurait remplacer les interventions dans ces domaines.
La conclusion d’Esther Duflo est que le microcrédit remplit juste sa fonction : offrir une possibilité d’emprunter aux entrepreneurs coupés du marché du crédit.
Du prêt au don
Maria Nowak, présidente de l’ADIE (Association Française pour le Droit à l’Initiative Économique), va dans le même sens. Le microcrédit ne peut à lui seul résoudre les problèmes, nous dit-elle dans L’Espoir économique, son dernier livre.
Selon elle, le microcrédit ne peut aider les personnes en très grande difficulté, dans la mesure où « le crédit est aussi une dette, qu’il faut rembourser après l’avoir fait fructifier, alors que les personnes qui se trouvent dans des situations de pauvreté absolue ne sont pas toujours en mesure de le faire. Dans les situations les plus difficiles, elles ont besoin de don et non de prêt. »
* dans La politique de l’autonomie (Lutter contre la pauvreté II).
Pour prolonger : vous pouvez lire la note expliquant le microcrédit sur Wikipédia; ainsi que l’article du Monde de janvier 2010, “Microcrédit, miracle ou désastre ?, par Esther Duflo“.















