Dans une interview au magazine Télérama, l’économiste Yann Moulier Boutang développe une intéressante analyse du développement des économies modernes. Plus précisément sur le rôle et l’impact des nouvelles technologies, de l’internet et des réseaux sociaux : des “outils”, des secteurs dont on a eu un peu de mal, ces dernières années, à les rattacher justement à une vision positive de la croissance. La crise des “dotcoms” est passée par là, et de toute façon l’absence de modèle économique durable perdure… Au point qu’on parle régulièrement de “bulle 2.0“, comme d’un risque imminent.
Pour Moulier Boutang, il s’agit en fait de “pollinisation”, se déroulant comme chez les abeilles :
“L’interdépendance mondiale est comparable à l’opération qu’effectuent les abeilles, qui ne se
contentent pas de produire du miel et de la cire, mais fécondent la nature en transportant le pollen de fleur en fleur. Or, [...] la pollinisation des abeilles représentait entre 790 fois et 1 000 fois la valeur de leur production en miel et cire”.
Et d’enfoncer le clou pour définir l’économie virtuelle et contemporaine au mieux : “Ce qui a de la valeur désormais, ce sont les opérations d’interaction complexe entre les gens. L’économie d’innovation repose sur cette ‘pollinisation’ humaine.“, qui passe par internet et les réseaux sociaux.
Son exemple le plus représentatif ? Il est puisé naturellement, sans doute pour un “macophile”… C’est en effet l’américain Apple qui incarnerait pour l’économiste, cette pollinisation techno-économique, au passage des formidables valorisations boursières de la high tech :
“Il s’est passé le mois dernier un événement qui restera dans les livres d’histoire : une entreprise d’informatique, Apple, avec 330 milliards de dollars, a dépassé la capitalisation boursière d’Exxon, première compagnie pétrolière mondiale. Apple l’a fait avec des ordinateurs, mais aussi avec le développement d’« éco-systèmes ». [avec] des développeurs, des valeurs d’entreprise, de la marque, de l’organisation sociale [...]“.
Certes Apple est un univers en soi, et c’est même un objectif mercantile chez lui. On pourrait objecter à l’économiste que cette pollinisation joue sans doute encore plus dans l’ADN de l’informatique open source par exemple, ou dans le concept de cloud computing qui l’a suivi. Réseaux, inter-connexions, rapidité de travail, etc.
De l’abeille à l’homme ?
A noter que cette approche théorique n’est pas toute neuve, chez l’économiste. Qui lui a consacré un essai sur la question, au printemps 2010 : “L’abeille et l’économiste“. Et si l’on prolonge la métaphore animalière, il serait intéressant de poser quelques questions complémentaires :
- qui jouent le rôle des frelons, des guêpes ?
Le monde des abeilles n’est pas tout de miel et de douceur. Il suffit de revoir les actualités estivales sur le frelon asiatique, pour le mesurer… - comment appréhender les questions d’obsolescence voire de rupture technologique ? voire à considérer que des écosystèmes entiers peuvent devenir caduques, y compris en informatique et sur le web;
- la pollinisation peut-elle durablement être une économie, de création de valeurs marchandes et d’emploi ?






